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Exploration poignante de « Minor Detail » par Adania Shibli

par | Nov 11, 2023 | Articles and Reportages, Avis

 

Bien que paru il y a plus de trois ans, « Minor Detail » d’Adania Shibli s’impose comme une lecture essentielle en ces temps tumultueux que traversent actuellement les Palestiniens. En dépit de sa brièveté d’un peu plus d’une centaine de pages, l’ouvrage a nécessité douze années d’écriture, une dévotion qui transparaît dans la prose aiguisée du roman. Divisé en deux parties égales, le récit commence à l’été 1949, un an après la Nakba. « Minor Detail » se tisse autour de détails tant mineurs que majeurs : un viol brutal suivi d’un meurtre, la chaleur implacable, la présence troublante d’un chien en détresse, et deux personnages sans nom. Le premier incarne un commandant de peloton israélien d’une malveillance silencieuse, organisant le viol collectif et le meurtre d’une jeune Bédouine. Le second, une femme à Ramallah, découvre l’histoire des décennies plus tard dans un journal et est hantée par un détail mineur – le fait que l’agression de la fille a eu lieu 25 ans jour pour jour avant sa naissance.

La première section se déroule sur quatre jours en 1949, alors que le commandant guide ses hommes dans des patrouilles étendues du désert du Negev, ou Naqab, supervisant le défrichage de la terre en préparation de l’établissement de la frontière du nouvel État avec l’Égypte. Au cours de cette patrouille, les soldats rencontrent une tribu de Bédouins, tuant presque tous ses membres. Ils prennent en otage les seuls survivants : une jeune femme et son chien. Au fil des deux jours suivants, les soldats se relaient pour violer l’adolescente avant de la tuer et d’enterrer son corps dans le désert.

Le discours du commandant aux autres soldats imprègne non seulement le livre mais également la réalité d’une occupation et les intentions de toute force d’invasion : « Le sud est toujours en danger, et nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour tenir bon et rester ici, sinon nous perdrons du territoire. Nous ne devons pas hésiter à consacrer toute la force et la vigueur d’esprit que nous avons à construire cette partie de notre État naissant, et à le protéger et le préserver pour les générations futures. Cela nécessite que nous allions après l’ennemi, au lieu d’attendre qu’il apparaisse, car ‘Si quelqu’un vient pour te tuer, lève-toi et tue-le d’abord.' »

Focalisé sur l’action, délaissant pensées, sentiments, voire même les noms, la narration à la troisième personne du roman demeure ancrée dans le point de vue de l’officier en charge, avec à peine de discours, et aucun qui ne soit pas le sien.

Le viol collectif au cœur du Negev dans « Minor Detail » est une histoire vraie, perpétrée par des soldats israéliens en 1949. Un détail mineur supplémentaire : selon des documents déclassifiés, le commandant réel a répondu à la question de son supérieur sur le retour éventuel de la fille à son village en déclarant que ses soldats l’avaient tuée car « c’était une honte de gaspiller l’essence ».

À mi-chemin, le roman se libère pour nous offrir le témoignage à la première personne d’une femme insomniaque (également sans nom) à Ramallah de nos jours. « Minor Detail » ne révèle pas grand-chose sur la femme, ni son travail ni son nom. Tout ce que nous savons du livre, c’est qu’elle est née le 13 août, exactement vingt-cinq ans après le meurtre de la Bédouine, un autre « détail mineur » alimentant son obsession croissante. Utilisant de vieilles cartes comme guide, elle entreprend un voyage de Ramallah jusqu’au désert du Negev, rencontrant un destin aussi ironique que glaçant.

Bien que ce segment plus conversationnel génère du suspense quant à la portée plus large du roman, l’intérêt réside également dans son portrait de la vie quotidienne sous l’occupation : que ressent-on, par exemple, lorsque des soldats font exploser le bâtiment à côté de votre bureau pour atteindre des cibles cachées à l’intérieur, et que l’on se sent surtout dérangé par la poussière soufflant sur le bureau. Le road trip s’égare de détour en fausse piste avant de s’arrêter brusquement de manière choquante ; avec un rôle clé joué par un paquet de chewing-gum, le titre prend l’air d’une blague cruelle, soulignant encore davantage à quelle vitesse et à quel prix la vie peut être prise au nom de la légitime défense.

D’un point de vue, on pourrait percevoir le destin de la narratrice comme une leçon sur la manière dont essayer de raconter des histoires de souffrance se réduit au privilège qu’elle n’a pas. Sa reconnaissance de l’importance limitée de l’histoire de la Palestine et de son peuple pour le reste du monde est évidente lorsqu’elle tente de minimiser l’incident : « Et la situation est ainsi depuis si longtemps qu’il n’y a pas beaucoup de gens aujourd’hui qui se souviennent de petits détails sur ce qu’était la vie avant tout cela, comme le détail de la laitue flétrie dans un marché aux légumes par ailleurs fermé, par exemple.

À un moment donné, la narratrice tente de se convaincre d’abandonner sa quête, pensant qu’il n’y a « aucun intérêt à me sentir responsable de [la victime], comme si elle était une personne sans importance, destinée à rester éternellement une voix que personne n’entendra ». C’est une situation délicate, mais « Minor Detail » suggère que tout autre choix pourrait n’être rien de plus qu’une illusion.

Shibli entraîne le lecteur à imaginer les milliers de détails mineurs effacés des archives historiques. Comme l’explique la femme dans le récit contemporain : « Se concentrer intensément sur les détails les plus infimes, comme la poussière sur le bureau ou une tache sur une peinture, est le seul moyen d’arriver à la vérité et à la preuve définitive de son existence. »

Ce qui devrait être une recherche ordinaire – visiter deux archives de musée – devient un cauchemar logistique pour quelqu’un vivant sous occupation. Les Palestiniens sont interdits de libre mouvement. Des millions sont confinés dans des zones contrôlées, avec un système de permis draconien s’ils souhaitent voyager d’une zone à une autre. La femme sans nom réside dans la Zone A et doit se rendre en Zone C, une idée impossible même pour ceux qui vivent en Zone B. Les divisions sont absurdes, et le détective amateur de Shibli admet son incapacité à identifier correctement les frontières même en naviguant à travers leurs restrictions suffocantes. Elle persuade un collègue de lui donner sa carte d’identité de la Zone C et une autre personne de lui louer une voiture avec la plaque d’immatriculation de la bonne couleur, et elle se lance dans sa mission. Les propres détails mineurs de Shibli – la pression de l’eau dans une maison d’hôtes d’une colonie, les soldats adolescents ennuyés et vindicatifs à un checkpoint, les villages qui apparaissent et disparaissent selon la carte que vous consultez – scintillent de sens tout au long du texte.

La détermination de la femme à poursuivre sa recherche même lorsqu’elle découvre que la carte a été redessinée, tout comme la réécriture de l’histoire, comme nous le découvrons bientôt, est palpable. « Eh bien, il n’y a pas de retour en arrière maintenant, pas après avoir traversé tant de frontières, militaires, géographiques, physiques, psychologiques, mentales. Je regarde en arrière la carte israélienne, cherchant le premier endroit où je veux me rendre. »

Tous les romans sont politiques, et « Minor Detail », comme les meilleurs d’entre eux, transcende l’identité et la géographie de l’auteur. L’écriture subtile et perspicace de Shibli ne porte aucun jugement ni artifice sur les colons et les soldats décrits dans la seconde moitié du roman ; elle écrit avec tendresse sur les mains veinées d’un colon âgé, et en tant qu’auteure, elle ne se montre jamais moralisatrice ni didactique.

« Minor Detail » n’offre pas beaucoup en termes de rédemption. Les schémas se répètent, les injustices persistent, et la perte n’est que magnifiée et perpétuée au fil du temps. Comme le déclare la femme sans nom : « D’ailleurs, parfois, il est inévitable que le passé soit oublié, surtout si le présent est tout aussi horrifiant. » Ironiquement, sa propre histoire est une autre expérience horrible, différente de celle de la femme bédouine, mais avec le même résultat final.

Nous avons attribué à « Minor Detail » une note de 10/10.
« Minor Detail », par Adania Shibli, traduit par Elisabeth Jaquette. New Directions, 105 pages.

 

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