L’utilisation de ce que l’on appelle la « numérisation destructive » par certaines entreprises d’intelligence artificielle suscite une inquiétude croissante parmi les libraires spécialisés dans les livres rares et d’occasion en Australie. Il est apparu que certaines sociétés achètent des livres physiques, retirent leurs pages de leur reliure afin de les numériser, puis se débarrassent des exemplaires une fois leur contenu extrait. Si les entreprises technologiques considèrent ces ouvrages comme une source de textes nécessaire à l’entraînement de leurs modèles linguistiques, les spécialistes y voient des objets culturels porteurs d’une histoire matérielle et humaine que les copies numériques ne peuvent préserver. La valeur d’un livre peut résider dans son édition rare, sa couverture d’origine, la signature de son auteur ou encore les annotations laissées par un lecteur il y a plusieurs décennies. Le détruire revient donc non seulement à perdre du papier, mais aussi à effacer une histoire qui ne pourra peut-être jamais être reconstituée.
Ces inquiétudes se sont intensifiées après la révélation, dans des documents judiciaires américains, que la société Anthropic avait acheté des livres imprimés avant de les détruire dans le cadre d’un processus de collecte de textes destinés à entraîner des systèmes d’intelligence artificielle. Cette information est apparue lors d’une procédure engagée contre l’entreprise par plusieurs auteurs. Le juge a toutefois estimé que cette pratique était légale dans le contexte de cette affaire, la considérant comme un usage transformateur de livres acquis légalement. Cette décision n’a cependant pas mis fin au débat ; elle a au contraire mis en évidence l’écart entre ce que la loi autorise et ce qu’exige la responsabilité culturelle. Un livre peut avoir une faible valeur marchande tout en possédant une importance historique qui dépasse largement son prix. Un exemplaire particulier peut constituer un témoignage unique et irremplaçable d’une époque, d’une société ou d’une expérience humaine.
Les inquiétudes se sont également renforcées après que plusieurs libraires australiens ont reçu d’importantes commandes inhabituelles portant sur des ouvrages rares et spécialisés, sans lien apparent entre eux. Certaines de ces commandes provenaient de la société canadienne Zoom Books, via des plateformes internationales de vente de livres d’occasion, sans aucune négociation sur les prix ou les frais d’expédition. Les achats concernaient des ouvrages consacrés à l’histoire, à la poésie, au sport ou encore à l’agriculture, dont certains étaient restés en rayon pendant des décennies. Bien que ces acquisitions puissent relever du commerce traditionnel de livres d’occasion, le caractère aléatoire des sélections et le manque de transparence quant au devenir des ouvrages ont alimenté les soupçons selon lesquels ils pourraient intégrer les chaînes d’approvisionnement en données destinées aux entreprises d’intelligence artificielle. Zoom Books a nié numériser ou détruire des livres, tout en refusant de révéler l’identité de ses clients, invoquant des accords de confidentialité.
Cette affaire met en lumière un conflit plus profond entre l’appétit croissant de l’intelligence artificielle pour les données et la nécessité de préserver les livres en tant que témoins matériels de l’histoire et de la culture. À mesure que les modèles linguistiques évoluent, la demande pour des ouvrages rares et spécialisés, qui n’ont pas encore été numérisés, augmente, faisant de ces livres des cibles potentielles pour l’acquisition, la numérisation puis la destruction. Si les libraires ne s’opposent pas nécessairement à l’utilisation d’ouvrages courants dont il existe des milliers d’exemplaires, le véritable risque apparaît lorsque les acheteurs ne distinguent plus un livre facilement remplaçable d’une édition unique présentant des caractéristiques irremplaçables. Cette situation souligne la nécessité d’établir des critères clairs permettant d’évaluer la rareté et la valeur patrimoniale des ouvrages avant qu’ils ne fassent l’objet d’une numérisation destructive, tout en garantissant la protection des éditions rares et uniques. Une intelligence artificielle conçue pour développer la connaissance ne devrait pas reposer sur la destruction des supports qui ont permis de préserver cette connaissance au fil du temps.



