Mary Shelley naît à Londres le 30 août 1797. Elle offre à la littérature l’une de ses œuvres les plus célèbres, Frankenstein. Elle a seulement 18 ans lorsqu’elle commence la rédaction de ce roman. Elle ignore alors qu’elle place au cœur de son récit une interrogation qui va demeurer vivante plus de deux siècles. Les conséquences se révèlent majeures lorsque les êtres humains réussissent à concevoir une entité dotée d’une vie ou d’une volonté qui dépasse leurs intentions initiales. Publié pour la première fois en 1818, à une époque où l’électricité et les nouvelles expériences scientifiques suscitent à la fois émerveillement et inquiétude, ce livre ne se résume pas à l’existence d’une étrange créature. Il propose une réflexion précoce sur les limites de la science et sur la responsabilité de l’humanité envers ses propres créations. La culture populaire a longtemps réduit Frankenstein à l’image d’un corps gigantesque assemblé à partir de morceaux disparates, mais le roman de Shelley se révèle beaucoup plus complexe. Frankenstein est, en réalité, le nom du scientifique, Victor Frankenstein, et non celui de la créature, qui reste sans nom tout au long du livre. Victor réalise ce qui semble un rêve impossible : il donne la vie à de la matière morte. Toutefois, au moment précis où il observe le résultat de son expérience, il recule de terreur et l’abandonne. C’est là que débute la véritable tragédie. La difficulté ne réside pas dans la capacité de l’humanité à innover, mais dans les conséquences qui surviennent lorsque nous créons une entité puis refusons d’en assumer la responsabilité.
Plus de deux siècles plus tard, ce roman semble singulièrement proche des débats de notre époque sur l’intelligence artificielle, le génie génétique, la robotique et les technologies capables de prendre des décisions ou de produire des connaissances nouvelles. Mary Shelley n’a pas, bien sûr, anticipé les ordinateurs ou les algorithmes, mais elle a perçu très tôt le dilemme éthique qui accompagne chaque grand progrès scientifique. Elle pose la question de savoir si la possibilité de créer une chose suffit à légitimer sa création. Et qui porte la responsabilité lorsqu’une technologie devient une force difficile à maîtriser ? L’interrogation de Shelley devient de plus en plus urgente à mesure que grandit la capacité de l’humanité à transformer le monde qui l’entoure. De plus, le monstre du roman n’est pas mauvais dès le départ. Il apprend la langue, lit, observe les êtres humains et désigne de l’affection, mais il fait face à la peur et au rejet en raison de son apparence. Peu à peu, ce rejet de la société se transforme en colère et en vengeance. Ici, Shelley inverse la logique classique de la terreur : qui est le véritable monstre, la créature qui réalise des actes terribles ou l’humain qui crée la vie pour ensuite l’abandonner ? À travers ce paradoxe, le roman dépasse largement les frontières du récit d’épouvante pour devenir une œuvre sur l’isolement, la responsabilité, les préjugés et le besoin d’appartenance, ainsi que sur les suites d’une création à laquelle on donne le pouvoir sans lui offrir de bienveillance.
C’est sans doute pour cette raison que Frankenstein n’est pas resté enfermé dans son époque. L’ouvrage est passé du livre à la scène, au cinéma, à la télévision et aux bandes dessinées, tandis que son nom est devenu une métaphore pour les inventions qui peuvent finir par se retourner contre leurs créateurs. À chaque nouvelle révolution technologique, la question posée par une jeune femme de moins de 20 ans revient avec une force renouvelée : quels sont nos devoirs envers les choses que nous créons ? À une période où le monde discute des limites de l’intelligence artificielle, des devoirs de ses concepteurs et des relations futures entre l’homme et la machine, Mary Shelley semble nous avertir que le plus grand péril de l’innovation ne réside pas dans l’objet créé, mais dans la manière dont les êtres humains choisissent de le traiter.



